1 ES/S - sq. l'Humanisme - réponse de Luther à Érasme
Nous entendons par libre arbitre la force de la volonté humaine, grâce à laquelle l’homme peut s’attacher aux choses qui conduisent au salut éternel, ou s’en détourner.
Érasme, Du Libre Arbitre.
*
Ce que nous faisons s’opère non pas en vertu de notre libre arbitre, mais sous l’effet d’une pure nécessité. (...) La volonté ne peut se modifier elle-même ni se détourner de son but, mais s’entête davantage encore dans son vouloir lorsqu’un obstacle lui est opposé. La meilleure preuve, c’est son indignation contre ce qui la contraint : cela ne se produirait pas, si elle était libre ou si l’homme possédait son libre arbitre. (...) Au contraire, lorsque Dieu agit en nous, notre volonté transformée et animée par le souffle de l’esprit agit non par contrainte mais joyeusement et spontanément, de sorte qu’elle ne se laisse détourner par rien et que les portes mêmes de l’enfer ne pourraient la vaincre : au contraire, elle persiste à vouloir et à aimer le bien, de même qu’auparavant elle voulait et aimait le mal. C’est ce que l’expérience confirme une fois de plus : considère la constance invincible des saints. Lorsqu’on veut les forcer à faire autre chose, leur volonté n’en devient que plus ardente, comme un feu que le vent attise au lieu de l’éteindre. Il n’y a donc plus ici de libre arbitre, ni aucune faculté de se tourner ailleurs ou de vouloir autre chose, aussi longtemps que la grâce de Dieu et sont Esprit demeurent en l’homme. (...)
Ainsi la volonté humaine, placée entre Dieu et Satan, est semblable à une bête de somme. Quand c’est Dieu qui la monte, elle va là où Dieu veut qu’elle aille, ainsi que le dit le Psalmiste : « J’étais à ton égard comme les bêtes ; cependant, je suis toujours avec toi » (Ps 73, 22 sq.). Lorsque Satan la monte, elle va où Satan veut qu’elle aille. Et elle n’est pas libre de choisir l’un ou l’autre de ces deux cavaliers ; mais ceux-ci se combattent pour s’emparer d’elle et la posséder.
Luther, Du Serf Arbitre, Introduction
*
Si nous croyons que Dieu prévoit et ordonne d’avance toutes choses, qu’il ne peut se tromper ni être entravé dans sa prescience et sa prédestination ; donc rien ne peut se produire que selon sa volonté. La raison elle-même est obligée de l’admettre. Donc, au témoignage même de la raison, il ne peut y avoir de libre arbitre ni chez l’homme, ni chez l’ange, ni chez aucune créature.
De même, si nous croyons que Satan est le prince du monde, qu’il combat sans relâche le règne du Christ, et qu’il ne lâche pas les hommes qu’il tient captifs, à moins d’y être contraint par la puissance de l’Esprit de Dieu, il est évident qu’il ne peut y avoir de libre arbitre. De même, si nous croyons que le péché originel nous a corrompus au point que ceux-là même qui sont poussés par l’Esprit éprouvent les plus grandes difficultés à faire le bien, il est clair que ceux qui sont sans l’Esprit n’ont rien en eux qui puisse se tourner vers le bien, mais seulement vers le mal. De même, si les Juifs qui tendaient de toutes leurs forces vers la justice sont tombés dans l’injustice, tandis que les païens qui servaient l’impiété sont parvenus à la justice gratuitement et d’une façon inespérée, il est de nouveau manifeste que l’homme sans la grâce ne peut vouloir que le mal. En somme, si nous croyons que le Christ a racheté les hommes par son sang, nous sommes obligés de reconnaître que l’homme tout entier était perdu ; sinon, Christ serait inutile, ou bien il serait le rédempteur de la partie la plus vile de nous-mêmes, ce qui est un blasphème et une impiété.
Quant à toi, mon cher Érasme, je te prie au nom du Christ de tenir enfin ta promesse : tu as promis de céder à celui qui t’enseignerait une doctrine meilleure. Renonce au respect humain ! Je le reconnais : tu es un homme éminent, que Dieu a paré des dons les plus nombreux et les plus nobles, parmi lesquels je mentionnerai (pour ne citer que ceux-là) l’esprit, la science et une éloquence qui tient du miracle. Quant à moi, je ne suis rien, sauf que je pourrais presque me vanter d’être un chrétien.
Luther, Du Serf Arbitre, conclusion.