1 ES/S - Pour en savoir plus sur les grandes découvertes
Dès l'Antiquité, des marins Égyptiens ou Carthaginois avaient exploré les côtes de l'Afrique, et celles de l'Europe, tandis qu'Alexandre le Grand atteignait l'Indus et l'Asie centrale. Les géographes nous ont laissé des descriptions : Hérodote, Hipparque de Nicée, mais surtout Strabon (1er siècle ap. J-C) et Ptolémée (IIème siècle ap. J-C).
La chute de l'Empire Romain mit un terme à ces expéditions, et aux découvertes scientifiques et géographiques ; mais l'idée que la terre était ronde, et que l'on pouvait atteindre l'Asie en partant des côtes de l'Europe, s'était ancrée dans les esprits.
Au IXème siècle, les Normands reprennent les expéditions, vers le Groenland, l'Islande (reconnue vers 795) et même le continent américain ; mais leurs découvertes n'ont aucune suite.
Au XIIIème siècle, renseignés par les Croisades, les Occidentaux reprennent les expéditions vers l'Asie : en 1252, Ruysbroeck se rend jusque sur la Volga, et rencontre les Mongols. De 1271 à 1291, Marco Polo traverse l'Asie, et vit 17 ans auprès du Khan ; à son retour à Venise en 1295, il publie en français le Livre des Merveilles, où il décrit les prodigieuses richesses de l'Orient.
Mais c'est au XVème siècle que le mouvement va s'accélérer.
- Naissance d'une grande bourgeoisie commerçante, notamment à Lyon, Venise, Gênes, Augsbourg, Munich et Bruges : elle investit volontiers dans l'armement, la construction navale et les expéditions maritimes, revigorée par la fin de la guerre de Cent ans.
- Le manque de numéraire : le crédit dans sa forme actuel n'existe pas encore, et l'on a besoin de métaux précieux.
- En Espagne et au Portugal, où la noblesse terrienne demeure prépondérante, les cadets de famille cherchent à se tailler des seigneuries, y compris dans les terres lointaines...
Les causes scientifiques et techniques :
- Les récits de Marco Polo ont révélé l'existence de Cipangu (le Japon) et Cathay (La Chine) ; en outre, les Arabes nous ont transmis les travaux des géographes hellénistiques.
- Deux princes portugais, Henri le Navigateur et Jean II, réunissent une académie de savants : ceux-ci découvrent l'astrolabe, qui permet de calculer la latitude et établissent des tables de déclinaison, qui permettent de tenir compte des variations de la déclinaison du soleil. Les navires peuvent ainsi naviguer plus sûrement qu'à l'estime. Les cartes maritimes deviennent un peu plus précises, complétées par des journaux de bord.
- La construction navale se perfectionne, avec l'invention de la caravelle, au XVème siècle, au Portugal, navire de haut bord, léger (30 m de long) et pourvu de cinq voiles sur trois mâts.
Les causes politiques :
- La fin de la guerre de Cent ans permet aux Anglais et aux Français de s'intéresser au reste du monde ;
- La Reconquista presque terminée, l'Espagne et le Portugal se tournent vers les expéditions maritimes ;
- Évincée du continent, l'Angleterre comprend que son destin se jouera sur la mer ;
- La rivalité avec les Turcs et les Arabes a aussi une motivation économique et commerciale : ils sont de redoutables rivaux, qui prétendent au monopole du commerce avec l'Asie.
Les causes religieuses :
- La volonté d'une croisade défensive contre un Islam conquérant demeure ;
- L'on souhaite retrouver des frères chrétiens par-delà l'empire musulman : expéditions pour trouver le "Prêtre Jean" (en réalité le Négus d'Éthiopie)
- La découverte de populations inconnues réveille enfin le sens missionnaire des Églises – qui ne tarderont pas à s'affronter entre elles.
Les conquêtes portugaises :
- Ils explorent tout d'abord le pourtour de l'Afrique : en 1445 ils franchissent le Cap Vert, en 1487, Bartolomeu Dias double le Cap des Tempêtes, que Jean II rebaptise Cap de Bonne-Espérance. En 1488, Corvilhã gagne Aden, Le Caire, puis Calcutta en Inde. De 1497 à 1499, Vasco de Gama reprend la même route.
- En 1500, Alvares Cabral part avec 13 navires, met le cap sur le Sud-Ouest, et arrive sans s'en douter sur les côtes du Brésil : il y fonde Vera Cruz (Santa Cruz).
- En 1504, les Portugais fondent leur premier établissement permanent en Inde, à Cochin. Pendant plusieurs années, ils organiseront le commerce.
- Le Brésil prend alors de l'importance, grâce à son "bois brésil" : en 1530, ils longent les côtes, et fondent le premier village brésilien de São Vicente. A partir de 1532, le pays est divisé en lots de 50 lieues de côté, donnés à divers nobles portugais : il s'agit de se défendre contre les Français.
La colonisation de ce qui ne s'appelle pas encore l'Amérique commence dès le deuxième voyage de Christophe Colomb, en 1493, par l'île d'Hispañola, l'actuelle Haïti. Les Indiens Caraïbes y sont rapidement décimés par les massacres, les maladies, l'esclavage. Depuis ces premières colonies antillaises, les Espagnols repèrent pendant une vingtaine d'années la côte orientale du nouveau continent, avant d'en entreprendre la conquête, poussés par la soif de l'or.
Hernán Cortés pénètre en territoire sous domination aztèque en 1519. La puissance de Tenochtitlán s'effondre en moins de trois ans. Parti de Panamá, Pizarro soumet l'empire inca entre 1531 et 1535. Depuis le haut plateau andin, les conquistadores poussent au sud, sur la côte pacifique, investissent au nord la côte et l'arrière-pays jusqu'à l'embouchure de l'Amazone. Vers 1545, la découverte des mines d'argent du Potosí et du Zacatecas concrétise leur rêve de fortune rapide. D'autres expéditions partent d'Espagne vers le río de La Plata et le Paraguay. Vers 1550, l'empire espagnol est presque entièrement constitué.
Au service de l'Angleterre, le Vénitien Jean Cabot quitte Bristol en 1497 pour débarquer à Terre-Neuve, au Labrador et en Nouvelle-Angleterre. Les Espagnols pénètrent aussi en Amérique du Nord. Ils s'octroient la Floride en 1513. À la recherche d'or, Francisco Vásquez Coronado atteint le Nebraska en 1540 et la pointe de la Californie est colonisée en 1542. « Découvreur du Canada », Jacques Cartier, parti de Saint-Malo en 1534, remonte le Saint-Laurent. Peu ou pas engagés dans l'entreprise coloniale au XVIesiècle, la France, l'Angleterre, et les Pays-Bas multiplieront leurs comptoirs au siècle suivant.
Après la fondation de Jamestown, l'Amérique du Nord devient le refuge des dissidents anglais persécutés. Des puritains atteignent le cap Cod en 1620 à bord du Mayflower et des quakers fondent la Pennsylvanie. Plus au nord, les Français créent en 1600 le poste de Tadoussac, sur le Saguenay, et Samuel de Champlain fonde Québec en 1608. En 1673, Louis Joliet et Jacques Marquette découvrent le Mississippi. Robert Cavelier de La Salle descend le fleuve en 1678, et fonde la Louisiane. Contrairement aux colonies anglaises solidement implantées sur la côte est, les possessions françaises d'Amérique du Nord couvrent un immense espace avec très peu de colons.
L'œuvre de Jean de Léry s'inscrit dans une tradition déjà longue : les récits de voyage, concernant l'Amérique récemment découverte. Il est loin d'être le premier à avoir écrit son voyage...
Christophe Colomb fut le premier à porter témoignage, dans son Journal de bord (1492-1493) et ses Lettres aux autorités espagnoles (1493-1506) : il décrit la nature tropicale, les habitants, la géographie des lieux et leurs richesses naturelles, en y mêlant des mythes classiques et médiévaux : sirènes, démon, paradis terrestre...
Peu après, le Français Paulmier de Gonneville, originaire de Honfleur, raconte dans sa Relation authentique (1503-1505) son séjour au Brésil, où il oppose la tribu pacifique des Carijo à celle, féroce et cannibale, des "Tupiniquin" (les Tupinambaou de Léry ?)
Mais les témoignages les plus nombreux sont ceux des Espagnols :
Des témoignages directs, tout d'abord, ceux des conquérants eux-mêmes. Hernan Cortés, le plus sinistrement connu des Conquistadores, donne dans ses Lettres de relation adressées à Charles Quint (1519-1526) sa version de la conquête du Mexique, tandis que Pedro de Valvidia raconte dans ses onze Lettres (1545-1552) celle du Chili.
Mais aussi des récits de chroniqueurs ou d'historiens : Pierre-Martyr d'Anghiera, Milanais au service des Rois d'Espagne, dans son De Orbe Novo (1493-1525) ; Gonzalo Fernandez de Oviedo, sans doute le plus connu d'entre eux, dans sa monumentale Histoire générale et naturelle des Indes (1526) en cinquante livres, offre une véritable encyclopédie américaine.
Bartolomeu de Las Casas se distingue particulièrement, parce qu'il prit la défense des Indiens, et écrivit un véritable réquisitoire contre le travail forcé qui leur était imposé :
- 1542, Très Brève Relation de la destruction des Indes ;
- 1527-1561, Histoire des Indes ;
- 1555-1559, Histoire apologétique des Indiens.
Considéré comme un très grand humaniste, il parvint à faire changer les lois de l' "encomienda" (travail forcé), et fut admiré des Lumières (Montesquieu, Voltaire, Marmontel...)
Tandis que Francisco Lopez de Gomara faisait l'apologie de la conquête, le jésuite Joseph d'Acosta écrivit le premier ouvrage scientifique sur le Nouveau Monde, l'Histoire naturelle et morale des Indes occidentales (1589).
L'Amérique du Nord, elle, fut décrite par Verrazzano et surtout Jacques Cartier, dans ses trois Relations (1534-1541).
Quant au Brésil, disputé par les Portugais et les Français, il fut connu par le P. Manuel de Nobrega (Lettres du Brésil, 1549-1560), les lettres de Nicolas Barré (février-mai 1556) et les Singularitez de la France Antarctique d'André Thévet (1558), contre lequel bataillera Jean de Léry. D'autres auteurs portugais, comme Galdavo ou Soares de Souza publieront également leurs descriptions.
Né en 1502 ou 1503, ou peut-être, selon Frank Lestringant, en 1516, André Thévet est un moine cordelier ; de 1549 à 1552, il effectue, grâce au soutien du cardinal Jean de Lorraine, un voyage au Levant (Venise, la Grèce, la Palestine et Jérusalem, la Syrie), et publie sa Cosmographie du Levant en 1554. Il est possible que ce premier ouvrage ait été écrit par un "nègre", François de Belleforest, avec qui il se fâchera violemment en 1566.
Mais la grande aventure de sa vie fut un voyage au Nouveau Monde : en 1555, Henri II charge le Vice-amiral de Bretagne, Nicolas Durand de Villegagnon, de fonder une colonie au Brésil ; celui-ci quitte le Havre l'été 1555, avec deux navires et 600 hommes d'armes et de métier. André Thévet l'accompagne comme aumônier. Arrivé dans la baie de Rio de Janeiro en novembre 1555, Villegagnon s'installe sur un îlot de l'embouchure du Ganabara, qui deviendra "L'Île Coligny". Mais Thévet tombe malade, et doit être rapatrié en France au début de l'année 1556.
Il a eu néanmoins le temps d'explorer la terre ferme, de rencontrer des Indiens anthropophages, et même de rapporter une plante que les Tupinambas faisaient brûler dans des cornets de feuille pour en aspirer la fumée... Il la transplantera dans la région d'Angoulême, mais se fera "voler" la notoriété (douteuse...) d'une telle découverte par un certain Nicot, qui en avait offert à la Reine mère Catherine de Médicis en 1560...
En 1557, il publie le récit de son voyage dans les Singularités de la France Antarctique.
En 1558, il obtient d'être sécularisé, et devient cosmographe de Catherine de Médicis, puis du Roi. Il sera successivement le cosmographe des quatre derniers Valois, Henri II, François II, Henri III et enfin Charles IX dont il sera l'un des favoris.
Sa dernière oeuvre paraît en 1574 ; à l'imitation des Vies Parallèles de Plutarque, dont Amyot avait donné une traduction en 1564, il écrit les Vrais Pourtraicts des Hommes Illustres, accompagnés de 224 portraits gravés en taille douce. L'originalité de l'œuvre, est qu'elle couvre l'ensemble des régions parcourues par l'auteur, y compris, donc le Nouveau Monde...
Il meurt en 1590 ou 1592.
Les deux personnages ont donc connu une expérience similaire, puisque tous deux ont accompagné Villegagnon dans la même région du Brésil, la baie de Rio de Janeiro, à quelques mois d'intervalle : Thévet était parti en 1556, Léry arrive en 1557. Et pourtant, tout les sépare.
Thévet, on l'a vu, est un moine cordelier, de l'ordre franciscain. Certes, c'est un homme ouvert et tolérant, qui entretient de bonnes relations aussi bien avec les protestants de Coligny qu'avec les catholiques des Guise ; mais il n'en appartient pas moins au camp catholique. Dans ses Vrais Pourtraicts..., il reprendra la thèse de Villegagnon et des catholiques, qui rend les protestants responsables de la perte de la "France Antarctique", et c'est pour lui répondre que Léry publiera, en 1578, son Histoire d'un voyage...
Mais les deux hommes s'opposent aussi sur des questions de méthode, et d'interprétation d'une expérience commune. Ainsi, si pour tous deux, le récit de voyage repose sur un "hypotexte", ce n'est pas le même : pour Thévet, il s'agit de retrouver les leçons antiques, et le livre des Inventeurs, de Polydore Vergile : il sera question de sirènes, de cyclopes... Pour Léry, l'hypotexte est la Bible : le Brésil des Tupinambas représente un Eden dégradé ; les peuples du Nouveau Monde, qui ignorent la Grâce, subissent plus violemment les conséquences du Péché Originel...
Tous deux affirment pratiquer "l'autopsie" : ils rapportent ce qu'ils ont vu de leurs yeux ; mais l'exposé de Thévet était très désordonné, mêlant parfois le merveilleux (les Amazones) au réel (les Indiens anthropophages), alors que Léry pratique de manière systématique, et la plus rationnelle possible, écartant le plus qu'il peut le merveilleux : il commence par l'homme, la première des Créatures et la plus proche de Dieu ; puis les animaux de la terre (ch. 10), de l'air (ch. 11) et de l'eau (ch. 12), un ordre procédant de la Bible, les animaux aquatiques n'étant même pas nommés par Adam, et ne recevant donc de nom que par rapport aux animaux terrestres : veaux marins p. ex... Enfin, il termine par les végétaux (ch. 13). A l'intérieur de chaque chapitre, une double échelle détermine la classification : du comestible au vénéneux, et par ordre décroissant de taille.
Assurément, il arrive à Léry de baisser sa garde critique : lorsqu'il décrit sa peur panique devant un iguane ou un caïman de grande taille, ou lorsqu'il décrit des "monstres" comme le paresseux et le coati (une description qui inspirera Flaubert dans la Tentation de Saint Antoine). Il s'attire alors les moqueries de Thévet...
Cela n'empêche nullement Léry de s'inspirer de Thévet, voire de le plagier carrément. Ainsi, dans le chapitre 16, Léry raconte comment il assiste, plus ou moins clandestinement, à une cérémonie religieuse ; or Thévet avait raconté une scène similaire dans les Curiosités. Tous deux comparent les femmes hurlantes et en transes à des sorcières ; tous deux observent ensuite la cérémonie des hommes. Mais alors que Thévet, meilleur ethnographe mais piètre écrivain, racontait par le menu en d'interminables pages le contenu de la "ballade" psalmodiée par les Indiens, Léry préfère la littérature, créant l'émotion, l'illusion de présence et nous faisant partager son "ravissement" paradoxal : aux yeux du calviniste, en effet, la danse est condamnable sans appel... Ce qu'exprime ici Léry, c'est un moment éphémère de communion entre les hommes. Autre exemple de similitude : tous deux assistent, par hasard, à une naissance (ch. 17)...
Enfin, les attaques se font des deux côtés, et Thévet ne se fait pas faute de s'en prendre à Léry, parfois avec la plus grande mauvaise foi :
"En un autre endroit le suppos de Sainct Crespin Lery raconte qu'en l'Isle de Panama où il ne fust oncques, et ne s'en aprocha de mil huict cens lieües, ils se trouvent des crocodilles qui sont de plus de cent pieds de long, et grosses à la même proportion, la croira qui voudra : quant à moy je suis bien asseuré que la chose est tresfaulse, et aussi véritable que les hommes et poissons gigantins de Panurges, ou de ceux de Gargantua récitez par Rabelais..." (I, 19)
Thévet s'en prend aussi au chapitre le plus "rabelaisien" de Léry, sur le "caouin" (Léry, ch. 9 p. 248-249).
Inversement, quand Léry attaque Thévet, c'est aussi sur le mode rabelaisien : ironisant sur le "géant Quoniambec" introduit par ce dernier dans les Portraits des Hommes illustres, il le représente en un triomphe grotesque : voir la note 1 p. 136-137.
Querelle de méthode, conflit religieux, rivalité littéraire : tous les ingrédients étaient là pour que, dans l'Histoire d'un Voyage, Thévet se substitue à Villegagnon comme adversaire principal...
JEAN DE LÉRY ET LES RÉCITS DE VOYAGE.
Le récit de voyage est presque aussi ancien que la littérature ; pour l'Europe, le tout premier est évidemment l'Odyssée, récit en partie mythique, mais fondé sur de véritables connaissances maritimes. Citons également Hérodote et Pausanias. Au Moyen-Age, les récits de pélerinage sont nombreux ; à cette époque, Marco Polo publie son Devisement du Monde, qui raconte son périple de Venise jusqu'en Chine, œuvre fondamentale, tandis qu'en Orient, Ibn Battuta écrit la Rihla, qui couvre et dépasse l'ensemble du monde musulman.
Mais c'est avec les grandes découvertes que le récit de voyage prend, au XVIème siècle, une importance considérable : voir ci-dessus les "chroniques du Nouveau Monde". Le livre de Jean de Léry appartient donc à un genre florissant, dont il importe de déceler des constantes.
Le voyageur, l'auteur et le narrateur étant une seule et même personne, le récit de voyage appartient, selon les critères de Michel Lejeune, au genre autobiographique. C'est bien le cas ici, avec en outre la distance temporelle qui sépare le voyageur du narrateur devenu adulte : plus de vingt ans se sont écoulés entre le voyage (1555-1556) et la première édition (1578), et plus de cinquante si l'on prend en compte la dernière (1611). Dans ce laps de temps, le jeune homme malicieux et curieux est devenu un grave prédicateur protestant.
Pourtant, s'il faut avouer que les aventures du narrateur nous passionnent – navigations périlleuses, mésaventures avec les Indiens, comme avec les autres colons français, conflit avec Villegagnon... – là n'est peut-être pas l'essentiel de ce qui nous retient : la description d'une nature inconnue, et des mœurs des Tupinambas, en somme la valeur documentaire et ethnologique du document l'emporte sur le récit autobiographique.
Enfin, il faut tenir le plus grand compte du destinataire : Léry s'adresse avant tout aux siens, les protestants de Genève, en butte aux persécutions des catholiques. Son but est double : établir la véracité de son récit, contre Thévet, et contre les affabulations de ceux qui l'ont précédé (et l'on constate une grande méfiance à l'égard des créatures fabuleuses qui peuplent les récits géographiques de son temps, sirènes, cyclopes, directement issus de l'Antiquité), et montrer que les Protestants ne sont pour rien dans la perte de la "France Antarctique". A cela s'ajoute une méditation, également religieuse, sur les Indiens, et leur probable damnation.
On constate donc que si la dimension autobiographique du livre est évidente, elle n'en constitue pas l'essentiel.
Le récit de voyage n'est jamais un témoignage "brut" : il est traversé d'autres textes, récits, légendes... Ainsi les premiers voyageurs du Nouveau Monde s'attendaient-ils à retrouver les créatures de l'Odyssée, sirènes et cyclopes ; ainsi les voyages en Orient se faisaient-ils avec Hérodote pour guide – quitte parfois à le citer sans le nommer, comme un témoignage contemporain ! Ainsi visitait-on la France en ayant en main la Guerre des Gaules de César... et ce sera encore vrai au XIXème siècle ! (voir les Mémoires d'un touriste, de Stendhal).
Quels sont les intertextes de Léry ?
- Tout d'abord, les récits de ses prédécesseurs, et en particulier de Thévet. Il cite celui-ci (et le combat !), mais aussi Las Cases, et d'autres ; les "allongeails" des éditions successives témoignent en particulier de ses lectures... Il s'agit là, le plus souvent, de confronter la réalité avec les descriptions, d'en attester ou au contraire d'en infirmer la véracité.
- Mais Léry est aussi grand lecteur de Rabelais, et en particulier du Quart Livre, qui relate le voyage en mer de Pantagruel et Panurge, partis consulter l'oracle de la Dive Bouteille. (cf. plus bas, les dangers de la navigation)
- Enfin et surtout, en bon protestant, Léry est imprégné de la lecture de la Bible. Il voit dans les Tupinambas les représentants d'un Eden, mais un Eden dévoyé, marqué par le Péché originel... Les Psaumes constituent une sorte de contrepoint constant au récit, évoqués lors de tempête, ou entonnés en pleine forêt tropicale, dans un moment de communion intense entre les hommes... Enfin, le Voyage au Brésil offre quelques images de l'Enfer, car les peuples du Nouveau Monde, ignorant la grâce, subissent plus violemment que nous les conséquences du péché originel.
Avant le XIXème siècle (et l'invention du "tourisme"), on ne voyage pas pour le plaisir, mais pour des motifs puissants : pélerinage, quête de richesses, volonté de savoir, connaissance de soi... Quels sont les enjeux pour Léry ?
L'enjeu de son voyage est double, à la fois politique et religieux : il s'agit d'installer au Brésil, dans une partie que les Portugais n'ont pas encore conquise, une solide implantation française, la "France Antarctique" : Villegagnon est parti en éclaireur, les compagnons de Léry suivent, et, si le conflit n'avait pas éclaté entre ceux-ci et Villegagnon, il était prévu d'envoyer dans cette colonie de nombreux navires pour la peupler. Par ailleurs, il s'agissait d'une colonie protestante : il s'agissait donc d'établir un refuge pour les protestants persécutés d'Europe, et en particulier de France. Le prosélytisme n'était certes pas exclu ; et l'on voit à de nombreuses reprises Léry tenter d'expliquer le "vrai Dieu" aux Indiens, et de les persuader, sans grand succès d'ailleurs, de se convertir ; mais ce n'était pas là l'enjeu essentiel.
Mais le voyage, c'est la découverte d'un ailleurs, ici radicalement différent. Pour Léry, la norme, c'est bien entendu la France dont il vient, et Genève ; mais peu à peu, la vision qu'il a de cet ailleurs change ; et c'est le monde Européen qui s'en trouve modifié, ou plutôt la vision qu'il en a : au point d'exprimer une nostalgie de cet ailleurs, tout à fait exceptionnelle dans les récits de son temps (p. 508).
Ni Jérusalem, ni Byzance, ni le mythique royaume du "Prêtre Jean" n'ont offert aux voyageurs le Paradis qu'ils attendaient ; les Antipodes le leur offriront-ils davantage ?
Pour Léry, l'illusion n'existe pas, ou est de courte durée. Les Sauvages qu'il découvre ont certes conservé une certaine innocence, et Léry ne tarit pas d'éloge sur leur courage, leur fidélité en amitié, l'harmonie qui règne au sein de leur société, leur hospitalité ; mais il n'est pas dupe. Le cannibalisme lui fait horreur, et il voit en eux des hommes issus tout comme nous du péché originel, mais à qui la grâce est refusée. Et refusée par leur faute : certes, dépourvus d'écriture, ils ne peuvent connaître la Bible ; mais leur aveuglement leur interdit de lire l'autre source de Salut, qui peut mener à Dieu, et qui est accessible même à un enfant : le grand livre de la Nature, sous leurs yeux. Aux yeux de Léry, il n'y a donc pas de "Bon sauvage", comme il en existera pour Bougainville et Diderot à Tahiti.
Le voyage n'a donc pas apporté à Léry la découverte d'un Paradis ; mais il l'a conforté dans ses convictions, l'a mûri, et a fait de lui le prédicateur qu'il est devenu. Il en rapportera aussi un regard critique sur notre société, qui préfigure les persans de Montesquieu, le Vieillard tahitien de Diderot, ou le Huron de Voltaire. La Barbarie est aussi, est surtout parmi nous...
Le voyage au Brésil comporte deux grandes navigations : à l'aller, de novembre 1555 à février 1556 (chapitres II à IV), et au retour (chapitres XXI-XXII). Dans chacune, des épreuves sont infligées aux voyageurs :
- chapitre II : gros temps, rencontre de navires ennemis (anglais, espagnols ou portugais), tempête, escale aux Îles Fortunées...
- chapitre III : description des poissons rencontrés
- chapitre IV : passage difficile de l'Équateur (pot au noir), faim et soif.
- chapitre XXI : voies d'eau dans le navire, mer des Sargasses
- chapitre XXII : famine à bord
L'on constate une certaine originalité de Léry, par rapport à d'autres auteurs contemporains : chez lui, la tempête occupe relativement peu de place, la famine apparaissant comme le plus grand danger en mer...
Néanmoins, l'on peut rapprocher ces textes d'autres antérieurs.
Le texte d'Érasme était un manifeste évangéliste, opposant déjà la crainte superstitieuse, qui se traduit par le catalogue des adjurations adressées aux Saints et à la Vierge, à la sagesse évangéliste, qui met son salut en Dieu seul.
L'épisode de la tempête occupe les chapitres 18 à 22 du Quart Livre. Il amplifie considérablement les antithèses précédentes : à Panurge, gémissant, priant tous les Saints et incapable du moindre mouvement, s'opposent d'une part l'énergique et quelque peu blasphémateur Frère Jean, et surtout le sage Pantagruel, qui après avoir remis son sort à Dieu, participe à la manœuvre.
Les jeux verbaux – plaintes de Panurge, jurons de Frère Jean, auxquels s'entremêlent les cris des marins et les termes techniques – produisent un effet de tintamarre, similaire au vacarme de la tempête.
Le voyage au Levant de Thévet était un pélerinage classique, sauf que les Épîtres de Paul servent de guide, et que Thévet dédaigne superbement les reliques et les indulgences attachées à chaque étape du parcours. Refusant les "biens temporels", Thévet, comme Rabelais, a pour motivation la connaissance : son voyage n'est donc pas incompatible avec la tradition érasmienne, qui blâmait violemment, dans le Naufragium, ceux qui partaient, abandonnant famille et patrie, à seule fin d'acquérir une indulgence plénière.
Pour Thévet, comme pour La Borderie et Rabelais, l'unique recours est en Dieu : même s'il réécrit le Discours de la Borderie (en reprenant par exemple l'escale à Chios), il abandonne toute référence à un amour profane, et retrouve donc, par-delà Chappuys et La Borderie, l'inspiration érasmienne. Sans doute aussi s'est-il inspiré de Rabelais, puisque l'on retrouve certaines expressions de celui-ci, reprises terme à terme dans la Cosmographie du Levant.
Trois épisodes sont à observer plus particulièrement :
- Chapitre II, p. 117-119 : la description de la tempête est des plus rapides : "je vis par plusieurs fois les vagues sauter et s'eslever par dessus le Tillac de nostre navire" ; en revanche, il insiste sur la situation précaire des passages, ballottés et comme ivres, qui perdent leurs repères, paraphrasant alors le psaume 106. Et il ajoute :
"Et de faict (comme il est dit au mesme Pseaume) quand de ceste façon en temps de tormente sur mer, on est tout soudaint tellement haut eslevé sur ces espouvantables montagnes d'eau qu'il semble qu'on doive monter jusques au ciel, et cependant tout incontinent on redevale si bas qu'il semble qu'on vueille penetrer par-dessous les plus profonds gouffres et abysmes : subsistant, di-je, ainsi au milieu d'un million de sépulchres, n'est-ce pas voir les grandes merveilles de l'Eternel ?"
Jamais l'homme n'est si près de la mort : seul Dieu peut le sauver. On retrouve là la leçon érasmienne... et pantagruélique. - chapitre XXI, p. 519-521 (de "Davantage, rentrans en nouveau danger..." à "nous fusmes preservez par son moyen"). Ici il ne s'agit pas à proprement parler d'une tempête, mais d'une voie d'eau qui s'est ouverte dans la coque du navire ; le danger de naufrage n'en est pas moins imminent. Les étapes du récit sont les suivantes : l'accident, et les cris de panique, les officiers prêts à abandonner le navire et empêchant les passagers de monter sur le canot de sauvetage, l'attitude des Huguenots, à la fois résignés à la volonté de Dieu, et participant activement à la manœuvre – à l'instar de Pantagruel – et enfin l'attitude héroïque du jeune charpentier, qui sauve le bateau.
L'on retrouve ici des échos assourdis des textes précédents : l'opposition entre les matelots "papistes", qui ne se livrent pas à d'inconvenantes prières aux Saints, mais "apprehendoyent tellement la mort qu'ils ne tenoyent compte de rien", tandis que les officiers s'apprêtent à déserter, et les Huguenots, résignés mais actifs.
L'épisode est d'autant plus intéressant qu'il fait ouvertement allusion au Quart Livre, ironisant sur les "Rabelistes" qui se moquent des voyageurs en mer alors qu'ils n'ont pas le courage d'affronter eux-mêmes les éléments (confusion fréquente entre "Rabelistes" et Épicuriens...), et citant même la plainte de Panurge ("Ô que troys et quatre foys heureulx sont ceulx qui plantent chous !" Quart Livre, ch. XVIII), l'attribuant en toute mauvaise foi, non à un personnage ridicule, mais à Rabelais lui-même. - Chapitre XXII, p. 527-528 : une longue tempête est à nouveau brièvement évoquée, avec un écho au chapitre II, et au Psaume 106 ; mais ici, dans l'esprit Rabelaisien, il s'en prend aux "papistes" : "Cependant ne demandez pas si nos matelots papistes se voyans reduits à telle extrémité, promettans, s'ils pouvoyent parvenir en terre, d'offrir à S. Nicolas une image de cire de la grosseur d'un homme, faisoyent au reste de merveilleux vœux : mais cela estoit crier après Baal, qui n'y entendoit rien. Partant nous autres nous trouvans bien mieux d'avoir recours à celuy duquel nous avions jà tant de fois expérimenté l'assistance, et qui seul aussi nous soustenant extraordinairement durant la famine pouvoit commander à la mer, et appaiser l'orage, c'estoit à luy et non à autres que nous nous adressions."
Le topique de la "tempête en mer", ou du naufrage, traduit donc presque partout l'opposition entre superstition et vraie religion. Mettant les hommes face à leur mort, il les révèle dans leur vérité. Panique, vaines prières aux Saints et à la Vierge, ou au contraire acceptation de la volonté divine, et attitude active et courageuse témoigne de la valeur de leur foi respective. Les Huguenots, comme Léry, sont les héritiers des Évangélistes, d'Érasme à Rabelais.
LES ENJEUX RELIGIEUX DE L'HISTOIRE D'UN VOYAGE :
Ce conflit est, dans le livre de Léry, symbolisé par la trahison de Villegagnon, et son attitude à l'égard des protestants.
- Villegagnon, au départ sympathisant de la cause protestante, sinon protestant lui-même, est parti en "France Antarctique" pour fonder une colonie protestante, qui puisse servir de refuge aux Protestants persécutés en Europe. A cette fin, il a obtenu l'appui de Genève, et en France, de l'Amiral Coligny.
- Le but était également de créer une colonie capable de résister aux Espagnols et surtout, au Brésil, aux Portugais, tous deux conquérants et catholiques. L'on n'hésite d'ailleurs pas, en mer, à attaquer les bateaux espagnols ou portugais dont on peut s'emparer : cf. p. 123-125 (ch. II).
- Villegagnon est d'abord présenté comme un protestant exemplaire, et Léry cite même ses "oraisons" intégralement : cf. p. 168-174. Cependant un point d'achoppement apparaît très vite, au sujet de la Cène : les calvinistes rejettent en effet aussi bien la Transsubstantiation catholique (le pain et le vin sont réellement le corps et le sang du Christ, ce qui les transforme en cannibales plus sauvages que les Tupinambas, qui eux, au moins, font cuire la chair humaine...) que la consubstantation luthérienne (le pain et le vin ne sont sang et chair du Christ que dans le court moment de l'ingestion : ce qui est à l'évidence un compromis...). Or Villegagnon semble revenir sur ce point au dogme catholique ! (p. 175) Après quoi, il se déclare ouvertement catholique (p. 186). Dès lors, le portrait du personnage se charge : cruauté et torture, goût du faste (une couleur d'habit pour chaque jour de la semaine, et assortie à son humeur ! p. 190). Finalement, il fait expulser les protestants du Fort, en octobre 1557 (p. 195).
- Mais les débats théologiques surgissent aussi au cœur de la communauté protestante : si le pain et le vin viennent à manquer, faut-il s'en passer, ou peut-on les remplacer par le manioc et le cahouin ? (p. 194-195).
- ==> On voit que l'intransigeance religieuse, et l'intolérance, expliquent en grande partie l'échec de la France Antarctique, dont elles avaient pourtant suscité la création. Les Français ont importé dans les terres australes les haines et les débats qui les agitaient. Au même moment, en France, où le règne d'Henri II touche à sa fin, les persécutions anti-protestantes ont commencé, et la situation s'envenime.
- Si Léry apprécie la compagnie des Sauvages, leur hospitalité, et ne trouve, quant à la vie terrestre, pas grand-chose à leur reprocher (cf. p. 461), il est beaucoup plus sévère à leur égard concernant la religion. A ses yeux, les Indiens sont irrémédiablement damnés, parce qu'éloignés de la Grâce : non seulement ils ignorent l'écriture – et donc les Écritures –, mais ils ont été incapables de lire l'autre grand livre de la Révélation, pourtant à leur portée : le livre de la Nature.
- Si les indiens ignorent la religion, c'est qu'ils l'ont oubliée : ils ont un mythe du Déluge (p. 405-406), croient en l'immortalité de l'âme, et à un destin différent, dans la mort, des bons et des méchants : ils ont donc eu un moment la Révélation. Leur oubli est une erreur, une faute qui les condamne.
- Ils refusent de lire le Livre de la Nature, accessible à tous, même aux enfants ; or ils semblent indifférents à la nature exceptionnelle qui les entoure : là encore, ils sont coupables d'aveuglement volontaire, de la paresse consubstantielle à ceux qui vivent selon la chair.
- Influencé par la misogynie traditionnelle chrétienne (également partagée par catholiques et protestants...), Léry se montre plus sévère encore à l'égard des femmes : leurs transes lui apparaissent signe de possession – la chasse aux Sorcières se déchaînait en Europe –, et leur nudité obstinée, loin de signifier l'innocence, lui apparaît comme un signe de perversion et de sorcellerie (voir plus loin, sur la nudité des femmes). Enfin, il approuve sans réserve la "bonne ordonnance" de Villegagnon, punissant de mort tout commerce sexuel avec les Indiennes.
- Enfin, la perte de mémoire est aggravée par la volonté maligne d'un parti ou d'un groupe, les "Caraïbes" ou chamans : face à eux, tout dialogue est impossible, il faut une rupture violente, une conversion.
- Les tentatives de conversion se heurtent au rire de l'Indien, qui ne se laisse pas convaincre.
- Deux remarques s'imposent :
- Il n'y a pas eu, dans la France Antarctique, volonté ou possibilité de convertir massivement et par la force les Indiens : le rapport des forces en présence l'a peut-être empêché.
- Cependant, l'on n'hésitait pas à asservir les Indiens, hommes ou femmes, que l'on prenait, et que l'on soumettait dès lors aux travaux forcés, et à un mode de vie étranger : à aucun moment cela ne suscite la moindre objection de la part de Léry.
Ce qui frappe le plus violemment les Européens qui rencontrent les Indiens d'Amérique, c'est le problème du cannibalisme, tabou absolu, signe absolu de barbarie. Ils n'auront de cesse, tantôt de condamner ces peuples au nom de cela, tantôt au contraire de relativiser le phénomène.
- Il ne s'agit pas d'une pratique alimentaire, mais d'un rite, relevant de la vengeance – l'on dévore le corps de son ennemi après l'avoir tué – et de la religion. Cette pratique est parfaitement acceptée, y compris de ceux qui en sont victimes, et qui y voient (comme le soulignent Montaigne et Léry) une occasion de montrer leur courage et leur mépris de la mort. Aucun ne cherche à s'y soustraire : voir ch. XIV, p. 353 : une femme rachetée par les Français aurait préféré que son enfant soit mangé plutôt qu'emmené en Europe...
- Cette pratique ne s'accompagne pas d'actes de barbarie : le prisonnier est bien traité, il peut même prendre femme durant les mois ou les années de sa détention ; il est également bien nourri, et soigné avec respect ; cela contraste singulièrement avec les tortures que les Européens infligent à ceux qui tombent entre leurs mains, y compris des compatriotes. L'indignation de Montaigne fait écho au chapitre XVbis de Léry, énumérant une insoutenable série d'horreurs.
Le cannibalisme n'en est pas moins condamné sans appel, et suscite l'horreur : menaces perçues chez les Margajas, alliés des Portugais (ch. VI, p. 150) ; description des rites dans le chapitre XV. Les Français refusent, quels que soient les risques, de partager ce "festin" ; mais Léry relève avec dégoût que quelques "truchements de Normandie" n'ont pas eu autant de scrupule. Enfin, dit Léry, "J'en ay dit assez pour faire avoir horreur, et dresser à chacun les cheveux en la tête." (p; 374).
A l'horreur "naturelle" de manger son semblable, s'ajoute une raison religieuse : détruire un cadavre, c'est empêcher la Résurrection, et donc aller contre l'ordre du monde.
Dans le même chapitre XV, Léry s'en prend, comme à des anthropophages pires encore que les Sauvages, aux "gros usuriers" qui dévorent vivantes leurs proies ; s'ensuit le chapitre X bis, catalogue de sévices et de tortures que les "civilisés" s'infligent mutuellement. L'anthropophagie n'en est pas moins condamnables, mais les Européens n'ont guère le droit de la condamner !
On retrouvera cette condamnation chez Montaigne (chapitre "des Coches", III, 6) : celui-ci lance un virulent réquisitoire contre la barbarie des Conquistadores, citant au passage le cas d'Hispaniola (Haïti et Saint-Domingue), passée en quelques années d'occupation espagnole, d'un million d'habitants à... moins de 200 survivants !
Par M. Tillard